Slah Ben Mimoun et Stéphane ARRAMI Tunisie Amazigh

L’ONU somme la Tunisie de reconnaître les Amazighs comme peuple autochtone

Sur la photographie Slah Ben Mimoun Président de l’Association des Amazighs de Djerba et Stéphane ARRAMI Éditeur de Tunisie Amazigh, photographie prise à Guellala Djerba en 2012.

Entre le 17 novembre et le 5 décembre 2025, lors de sa 116ᵉ session à Genève, le Comité pour l’élimination de la discrimination raciale a examiné le rapport périodique de la Tunisie dans le cadre du suivi de la Convention internationale pour l’élimination de toutes les formes de discrimination raciale.

À l’issue de cet examen, le Comité a rendu des observations finales d’une rare fermeté, appelant explicitement l’État tunisien à reconnaître les Amazighs comme peuple autochtone, à lutter contre le racisme structurel et à mettre fin aux discours et pratiques discriminatoires.

Ce rappel à l’ordre international marque un tournant politique et symbolique pour les Amazighs de Tunisie, longtemps invisibilisés dans les discours officiels.

Ce que dit clairement l’ONU

Dès les premières interventions, le ton est donné. Le Comité souligne un fait central : il n’existe aucune donnée officielle sur la composition ethnique de la société tunisienne.

Cette absence n’est pas neutre. Elle empêche toute politique publique sérieuse de lutte contre les discriminations et maintient dans l’ombre des groupes historiquement marginalisés, au premier rang desquels les Amazighs et les Tunisiens noirs.

Le Comité interroge directement la délégation tunisienne sur un point clé : l’État reconnaît-il les Amazighs comme peuple autochtone, conformément à la Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones, approuvée par la Tunisie en 2007 ?

La réponse, jugée évasive, contraste avec la précision des recommandations finales.

Noms amazighs, représentation politique et racisme latent

Le Comité reconnaît l’abrogation, en 2020, de la circulaire de 1965 interdisant l’enregistrement des prénoms amazighs à l’état civil. Mais il note que dans la pratique, des refus persistent dans certaines municipalités.

Il relève également un fait lourd de sens :

  • aucun représentant amazigh à l’Assemblée des représentants du peuple,
  • aucune présence amazighe lors de l’Assemblée constituante de 2014.

Ces absences institutionnelles confirment une marginalisation politique structurelle.

Plus largement, le Comité s’inquiète d’un racisme enraciné dans l’histoire, nourri par l’héritage de l’esclavage et ravivé par des discours politiques récents, notamment ceux qualifiant les migrants de « hordes » et évoquant la théorie du « grand remplacement ». Selon le Comité, ces propos ont contribué à une flambée de violences racistes sans précédent.

ONG, société civile et déni officiel

Le Comité a auditionné plusieurs ONG, dont le Congrès Mondial Amazigh, qui ont transmis des rapports alternatifs détaillant les discriminations vécues par les Amazighs.

Face à ces éléments, le chef de la délégation tunisienne a multiplié les dénégations :

  • absence de statistiques ethniques présentée comme une neutralité,
  • négation de toute entrave à l’enregistrement des prénoms amazighs,
  • mise en avant d’une identité « islamique et arabe » inculquée à l’école, décrite comme un facteur d’égalité.

Ce point est central : l’État tunisien reconnaît explicitement qu’il inculque une identité unique, tout en niant que cette orientation puisse produire de l’exclusion ou de la hiérarchisation culturelle.

Des recommandations sans ambiguïté

Dans ses conclusions, le Comité formule des recommandations précises et contraignantes. Parmi les plus importantes :

  1. Produire des statistiques ethniques fiables, fondées sur l’autodéclaration, concernant notamment les Amazighs et les Tunisiens noirs.
  2. Appliquer effectivement la loi de 2018 contre la discrimination raciale et lever les obstacles à l’accès à la justice.
  3. Lutter contre les discours de haine, y compris lorsqu’ils émanent de responsables politiques.
  4. Garantir l’enregistrement effectif des prénoms amazighs sur tout le territoire.
  5. Mettre fin à la marginalisation structurelle des Amazighs, en garantissant leur accès à l’éducation, à l’emploi, à la santé et au logement.
  6. Assurer l’enseignement du tamazight dans les écoles et universités publiques, avec des moyens humains et financiers adaptés.
  7. Garantir une représentation équitable des Amazighs et des Tunisiens noirs dans les institutions publiques et les postes de décision.
  8. Réviser les programmes scolaires afin d’intégrer la diversité ethnique et culturelle et d’éviter toute domination d’un récit historique unique.

Pourquoi ces conclusions comptent

Ces observations ne sont ni symboliques ni anecdotiques. Elles constituent :

  • une reconnaissance internationale du caractère autochtone amazigh,
  • une remise en cause du récit national homogène,
  • une base juridique pour les luttes futures de la société civile.

Pour les Amazighs de Tunisie, longtemps réduits à une expression folklorique, ces recommandations ouvrent un espace nouveau : celui de la reconnaissance politique, linguistique et historique.

Et maintenant ?

Les recommandations du Comité devront être suivies d’effets et intégrées dans le prochain rapport périodique tunisien. Leur mise en œuvre dépendra de la pression internationale, mais aussi de la mobilisation interne : associations, chercheurs, enseignants, médias.

Une chose est désormais actée au plus haut niveau international :
le déni amazigh en Tunisie n’est plus soutenable.

Sources : Congrès Mondial Amazigh, CERD Comité pour l’élimination de la discrimination raciale de l’ONU


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