L’histoire officielle de la Tunisie commence généralement à Carthage, fait un saut vers Rome, traverse l’islam et arrive à Bourguiba. Dans ce récit, les Imazighen apparaissent comme décor — des silhouettes en arrière-plan, des « populations locales » sans agentivité, sans rois, sans stratégie, sans pensée politique propre.
C’est un mensonge par omission d’une ampleur considérable.
Les Berbères de Tunisie et du Maghreb ont fondé des royaumes, résisté à des empires, produit des philosophes, des généraux, des saints et des reines. Ils ont négocié, trahi, conquis, perdu et reconstruit. Ils ont une histoire dense, violente, brillante — que plusieurs siècles de colonisation culturelle successive ont méthodiquement recouverte.
Cette page tente de la déterrer.

Avant Carthage — les premiers habitants
Quand les Phéniciens fondent Carthage en 814 avant notre ère, les Imazighen sont déjà là depuis des millénaires. Les peintures rupestres du Tassili n’Ajjer et du Fezzan libyen — à quelques centaines de kilomètres des frontières tunisiennes actuelles — témoignent d’une civilisation saharienne florissante entre 10 000 et 4 000 ans avant notre ère : agriculture, élevage, art sophistiqué, organisation sociale complexe.
En Tunisie même, des sites comme Kef el-Agab dans le gouvernorat du Kef et plusieurs grottes du Dahar contiennent des gravures rupestres berbères que les archéologues datent entre 3 000 et 5 000 ans. Ces sites sont peu visités, mal signalés, insuffisamment protégés. Certains ont été endommagés par des constructions routières dans les années 1980 sans que personne ne s’en émeuve officiellement.
Les Capsiens — culture préhistorique nommée d’après Gafsa (Capsa en latin, Cafsa en berbère) — sont considérés comme les ancêtres directs des populations amazighes actuelles. Leur civilisation, attestée entre 10 000 et 6 000 avant notre ère, couvre précisément le territoire de la Tunisie actuelle. Ce sont eux les premiers Tunisiens. Pas les Phéniciens. Pas les Romains.
Les royaumes berbères — une puissance qu’on minimise
Massinissa — le premier grand unificateur
Massinissa (238–148 av. J.-C.) est l’une des figures politiques les plus remarquables de l’Antiquité méditerranéenne. Roi de la Numidie — royaume berbère couvrant l’est de l’Algérie actuelle et une partie du nord-ouest tunisien — il unifie pour la première fois les tribus berbères dispersées en un État cohérent, doté d’une administration, d’une armée, d’une agriculture sédentarisée et d’une diplomatie sophistiquée.
Son alliance avec Rome contre Carthage est souvent présentée comme une trahison berbère. C’est une lecture anachronique. Massinissa joue Rome contre Carthage avec une habileté froide, récupère des territoires que Carthage avait pris aux Berbères, et construit un royaume qui à sa mort s’étend de la Moulouya marocaine jusqu’aux portes de Carthage.
Il règne cinquante-quatre ans. Il a encore des enfants à quatre-vingt-six ans. Il meurt en armure, debout. Les Romains eux-mêmes le considèrent comme l’un des plus grands hommes de son époque.
Jugurtha — la résistance armée
Jugurtha (160–104 av. J.-C.), petit-fils de Massinissa, est la figure de la résistance berbère à Rome. Pendant dix-sept ans, il tient en échec la première puissance militaire du monde méditerranéen — non pas par la force brute, mais par la guérilla, la connaissance du terrain, la corruption des officiers romains et une mobilité que les légions ne parviennent pas à contrer.
Il est finalement trahi — non pas vaincu. Livré à Rome par son propre beau-père, Bocchus de Mauritanie, en échange de territoires. Étranglé dans les geôles romaines en 104 avant notre ère après avoir été promené enchaîné dans les rues de Rome lors du triomphe de Marius.
Sa dernière phrase, selon Salluste, en découvrant la prison souterraine où on l’enferme : « Par Hercule, que cette baignoire est froide. » Une ironie jusqu’au bout.
Jugurtha n’est pas un héros régional. C’est une figure de stature mondiale que la Tunisie a laissé à l’Algérie dans la mémoire collective, alors que ses campagnes militaires les plus importantes se sont déroulées sur le territoire tunisien actuel.
La Kahina — la reine qui brûla sa propre terre
Dihya, connue sous le nom de la Kahina (la prophétesse, la devineresse), est la figure berbère la plus mystérieuse et la plus puissante de la résistance à la conquête arabe au VIIe siècle. Reine des Aurès, cheffe de guerre, femme de pouvoir dans une société où les femmes pouvaient diriger des tribus et mener des armées — ce qui n’a rien d’exceptionnel dans la tradition amazighe matrilinéaire.
Vers 688-690, elle inflige à l’armée omeyyade de Hassan ibn Numan une défaite si sévère que les Arabes se retirent pendant plusieurs années. Sa stratégie lors de la résistance finale est radicale : la politique de la terre brûlée. Sachant qu’elle ne peut pas gagner sur le long terme, elle ordonne la destruction des récoltes, des villages, des infrastructures — pour priver l’envahisseur de ce pour quoi il est venu.
Elle est finalement défaite et tuée vers 703-704. Selon certaines traditions orales berbères — non confirmées par les sources arabes — ses deux fils adoptifs, l’un arabe et l’un byzantin, combattaient dans son armée à ses côtés. Elle aurait demandé à ses fils berbères de rejoindre l’armée arabe après sa mort, pour survivre et transmettre.
Ce détail, s’il est vrai, révèle une pensée politique d’une lucidité glaçante : perdre la bataille, mais survivre dans l’Histoire en s’infiltrant dans le camp vainqueur.
La conquête arabe — ce qui s’est réellement passé
La version officielle de l’islamisation du Maghreb présente souvent une conversion rapide et relativement pacifique des populations berbères à l’islam. La réalité historique est considérablement plus complexe et plus violente.
Les sources arabes elles-mêmes documentent trois grandes campagnes militaires entre 647 et 709 avant que la résistance berbère ne soit brisée. Entre ces campagnes, les armées arabes sont repoussées, parfois jusqu’en Égypte. La Tunisie actuelle est le cœur de cette résistance : c’est là que se livrent les batailles décisives, c’est là que la Kahina construit son dernier bastion.
L’islamisation profonde des populations berbères prend en réalité plusieurs siècles. Des poches de paganisme et de christianisme berbère subsistent jusqu’au XIe siècle dans les zones montagneuses. Certaines pratiques animistes — comme le culte d’Anzar ou les rites funéraires préislamiques — ne disparaissent jamais vraiment et survivent jusqu’à aujourd’hui sous des couches d’islamisation superficielle.
Ce que la conquête arabe détruit définitivement en revanche : les structures politiques berbères indépendantes, les élites lettrées en tifinagh, et la transmission institutionnelle de la langue écrite. La langue orale survit. L’écrit amazigh disparaît de Tunisie pour des siècles.
Les dynasties berbères — quand les Berbères gouvernent le monde islamique
Un fait que l’histoire officielle maghrébine mentionne peu : plusieurs des plus grandes dynasties islamiques médiévales sont d’origine berbère.
Les Fatimides, fondés en Tunisie en 909, sont une dynastie chiite ismaélienne dont le fondateur, Ubayd Allah al-Mahdi, s’appuie sur les tribus berbères Kutama de la Kabylie pour conquérir l’Ifriqiya, puis l’Égypte, puis créer Le Caire. La puissance qui fonde Le Caire et construit Al-Azhar est née dans les montagnes berbères.
Les Almoravides (XIe siècle) et les Almohades (XIIe siècle) — qui gouvernent un empire s’étendant du Sénégal à l’Espagne et dont le raffinement culturel produit Averroès et Maïmonide — sont des dynasties berbères. L’âge d’or de l’islam andalou est pour une large part une création berbère.
Cette histoire n’est pas enseignée comme berbère. Elle est enseignée comme islamique — ce qu’elle est aussi — mais en effaçant l’ethnicité amazighe des acteurs.
La colonisation française — un effacement redoublé
La colonisation française (1881–1956) a paradoxalement produit les premières documentations sérieuses de la culture et de la langue berbères tunisiennes — par des linguistes, des ethnographes et des administrateurs qui comprenaient l’intérêt politique de connaître les populations dominées.
Mais cette documentation a aussi servi une politique de division : la fameuse « politique berbère » qui tentait au Maroc et en Algérie (moins systématiquement en Tunisie) de séparer les Berbères des Arabes pour affaiblir la résistance nationaliste. Ce calcul colonial a durablement associé la revendication berbère à une manipulation française dans l’imaginaire nationaliste arabe — une association toxique dont le mouvement amazigh paie encore le prix aujourd’hui.
Après l’indépendance, les États maghrébins ont construit des identités nationales arabes et islamiques homogènes. La diversité berbère dérangeait ce projet. Elle a été ignorée dans les curricula scolaires, absente des médias officiels, découragée dans l’espace public.
La mémoire comme résistance
La mémoire amazighe a survécu là où on l’attendait le moins : dans les noms de lieux que personne n’a eu le temps de rebaptiser, dans les contes que les grands-mères racontent sans savoir qu’ils sont des mythes fondateurs, dans les recettes de cuisine qui portent des noms berbères que tout le monde prononce sans y penser.
Gafsa vient de Cafsa, forme latinisée du berbère Qafsa dont l’étymologie renvoie peut-être à la racine amazighe afus (la main, la prise). La ville qui a donné son nom à toute une culture préhistorique humaine est une ville berbère qui ne sait plus qu’elle l’est.
Béja vient de Vaga, latinisation d’un nom berbère antérieur. Zaghouan porte la racine berbère agwan (la source). Nefta vient du berbère Nafta dont le sens original est perdu mais dont la forme est clairement amazighe. Médenine de Mdina n-Iren (la ville des grottes).
La carte de la Tunisie est un palimpseste. Sous chaque nom officiel dort un nom plus ancien. Sous chaque nom plus ancien, la mémoire d’une présence que rien n’a réussi à effacer complètement.
