Langue et Identité amazighe en Tunisie — La langue éternelle

Il y a des langues qui meurent parce que personne ne les parle plus. Et il y a des langues qui survivent autrement — enfouies dans des mots qu’une autre langue a avalés sans les digérer, gravées dans des pierres que personne ne sait plus lire, murmurées dans des berceuses dont les mères ne comprennent plus les paroles mais qu’elles transmettent quand même, parce que quelque chose en elles sait que ces sons sont importants.

Le tamazight tunisien est de ces langues-là. Officiellement marginale. Officieusement partout.

Artisanat berbère Tamazret
Tamazret – Photographie Stéphane ARRAMI

Une langue vieille de 4 000 ans : le contexte

Le tamazight — ou langue amazighe dans son ensemble — est l’une des familles linguistiques les plus anciennes du bassin méditerranéen. Elle est attestée par des inscriptions rupestres au Sahara datant de plus de 3 000 ans, et par l’alphabet tifinagh dont les formes archaïques apparaissent dans des gravures de l’Atlas saharien bien avant l’invention de l’alphabet latin.

En Tunisie, cette langue a subi plusieurs vagues successives d’érosion : la latinisation romaine, l’arabisation islamique à partir du VIIe siècle, puis les politiques nationalistes du XXe siècle qui ont construit une identité tunisienne officiellement arabo-musulmane, sans espace pour une composante berbère.

Résultat : là où le Maroc et l’Algérie ont reconnu officiellement le tamazight comme langue nationale (respectivement en 2011 et 2016), la Tunisie n’a toujours aucune reconnaissance constitutionnelle de cette langue. Elle est la grande absente officielle d’un pays où elle a pourtant tout précédé.

Le tifinagh : l’alphabet de pierre

Le tifinagh est l’alphabet utilisé pour écrire le tamazight. C’est l’un des rares systèmes d’écriture au monde à avoir survécu pratiquement inchangé depuis l’Antiquité — les Touaregs du Sahara l’ont transmis sans interruption depuis des millénaires, exclusivement par les femmes, gardiennes de l’écriture dans la société touarègue.

Ses caractères sont géométriques, épurés : cercles, croix, points, lignes. Ils ressemblent davantage à des symboles mathématiques qu’à un alphabet conventionnel. Et c’est précisément ce qui a permis leur survie : gravés dans la pierre, brodés dans les tapis, tatoués sur les visages, ils passaient inaperçus aux yeux des conquérants successifs qui cherchaient des livres à brûler, pas des motifs géométriques sur de l’argile.

En Tunisie, plusieurs des symboles présents sur les poteries néolithiques de Sejnane et dans les tatouages faciaux des femmes berbères du Sud correspondent exactement à des glyphes tifinagh archaïques. Ces correspondances n’ont jamais fait l’objet d’une publication académique officielle en Tunisie.

Ce qu’il reste de la langue vivante

Les trois villages qui parlent encore

Tamezret, Taujout et Zraoua — trois villages perchés dans le gouvernorat de Gabès — sont les derniers îlots de langue berbère vivante en Tunisie. Le dialecte qu’on y parle est appelé localement tunsi berbère ou shelha selon les locuteurs. C’est une variante de tamazight avec des influences arabes importantes, mais dont la structure grammaticale, le vocabulaire de base et la phonologie restent clairement amazighes.

Dans ces villages, les personnes de plus de soixante ans parlent couramment. Les quarante-soixante ans comprennent et s’expriment en situation. Les moins de quarante ans comprennent souvent mais répondent spontanément en arabe dialectal tunisien. Les enfants, scolarisés uniquement en arabe, n’apprennent plus la langue que si leurs grands-parents insistent.

C’est le schéma classique d’une langue en extinction de troisième génération. Sans intervention massive, le tamazight tunisien vivant disparaîtra avec les personnes nées avant 1960.

Jerba — la chelha et le judéo-amazigh

L’île de Jerba abrite une particularité linguistique que très peu de sources mentionnent : jusqu’aux grandes vagues d’émigration vers Israël des années 1950 et 1960, une partie de la communauté juive de l’île parlait une variante appelée judéo-berbère — distincte à la fois du berbère islamique et du judéo-arabe. Cette langue mêlait tamazight, hébreu liturgique et araméen dans une syntaxe proprement nord-africaine.

Avec le départ de la quasi-totalité de la communauté juive tunisienne, cette langue a pratiquement disparu. Des locuteurs âgés vivent encore en Israël. Leurs témoignages ont été partiellement collectés par des linguistes israéliens dans les années 1980-1990, mais restent largement inédits en Tunisie même.

La langue cachée dans l’arabe tunisien

L’une des survivances les plus fascinantes du tamazight est invisible : elle est enfouie dans le dialecte arabe tunisien quotidien, dans des mots que des millions de Tunisiens utilisent chaque jour sans savoir qu’ils parlent berbère.

Quelques exemples parmi les plus courants :

Chkara — le sac en toile ou en cuir. Vient du berbère takmart. Utilisé partout en Tunisie sans exception.

Tafaskha — la pièce principale d’une maison traditionnelle. Mot purement amazigh désignant l’espace central, le cœur du foyer.

Azemmour — l’olivier sauvage. Racine berbère azemmur présente dans tout le Maghreb et dans de nombreux toponymes.

Targui — un homme du désert, un nomade saharien. Du berbère Targi, désignant un membre de la confédération touarègue Kel Ajjer.

Aghil — le passage étroit entre deux rochers, le chemin de montagne. Racine amazighe aghil signifiant la gorge, le col.

Ifsi — dépêche-toi, dans certains dialectes du Sud tunisien. Directement du verbe tamazight afsi (se hâter, courir).

Ces mots ne sont pas des emprunts récents. Ils sont des fossiles linguistiques — les restes d’une langue qui était là avant, et que l’arabe a absorbés parce qu’il n’avait pas ses propres mots pour ces réalités locales précises.

Les prénoms — une mémoire identitaire

Pendant des décennies, donner un prénom amazigh à un enfant en Tunisie était administrativement compliqué, socialement suspect, parfois impossible selon les officiers d’état civil. Les prénoms devaient sonner arabe ou au moins islamique.

Depuis 2011, une lente reconquête des prénoms amazighs est en cours dans certaines familles tunisiennes, particulièrement dans le Sud et chez les jeunes générations éduquées qui cherchent à réaffirmer une identité plurielle.

Yugurtha — nom du roi berbère numide qui résista à Rome pendant vingt ans. Signifie en tamazight « celui qui est grand par ses actes ». Redevenu prénom de fierté et de résistance identitaire.

Massinissa — roi fondateur de la Numidie unifiée, allié de Rome contre Carthage. Son nom signifie « seigneur des hommes » en amazigh. Prénom en résurgence dans les familles berbérisantes.

Thinhinan — reine légendaire des Touaregs, ancêtre matrilinéaire de nombreuses tribus sahariennes. Son tombeau, découvert en 1925 dans le Hoggar algérien, contenait une femme de grande taille aux bijoux d’or et d’argent exceptionnels. Prénom féminin donné dans certaines familles du Sud tunisien depuis des générations, sans que les parents en connaissent toujours l’origine exacte.

Amayas — le léopard libre. Prénom masculin berbère porté dans le Dahar. Le léopard de l’Atlas, aujourd’hui éteint en Tunisie, était l’animal totem de plusieurs tribus amazighes.

Tafukt — le soleil. Prénom féminin, parce que dans la cosmologie berbère le soleil est une femme — résistance silencieuse à toutes les divinités solaires masculines importées d’ailleurs.

La résistance — ce qui se passe maintenant

Depuis la révolution de 2011, un mouvement discret mais réel de revitalisation linguistique existe en Tunisie. L’association Azul Tunisie organise des ateliers d’initiation au tifinagh et au tamazight dans plusieurs villes. Des blogs, des chaînes YouTube et des comptes Instagram en tamazight tunisien ont émergé, portés par de jeunes Tunisiens du Sud qui refusent que la langue de leurs grands-parents soit la dernière génération à la parler.

Ces initiatives se heurtent à plusieurs obstacles simultanés : l’absence de reconnaissance officielle, le manque de matériel pédagogique standardisé pour le dialecte tunisien spécifique, et une résistance culturelle dans une partie de la société qui perçoit encore la revendication amazighe comme une menace à l’unité nationale arabe.

La langue résiste. Dans les pierres de Sejnane. Dans les berceuses de Tamezret. Dans les prénoms que des parents donnent à leurs enfants en 2024 en cherchant dans un passé qu’on leur a longtemps dit ne pas exister.