Neïla Saadi

La Tunisie version amazigh : 8 000 ans de mémoire vivante

Des poteries de Sejnane inscrites à l’UNESCO aux greniers troglodytiques de Chenini, le patrimoine du premier peuple de Tunisie résiste à l’oubli. Un reportage Arte de 14 minutes, des explications d’experts, une civilisation millénaire.

Visionner le reportage sur le site d’Arte .

Les Amazighs : le premier peuple de Tunisie

Avant les Phéniciens, avant Carthage, avant Rome, avant les conquérants arabo-musulmans : les Amazighs sont là. Le reportage Arte La Tunisie, version Amazigh (14 min) ouvre sur ce constat fondamental : ces populations que les envahisseurs successifs appelèrent « Berbères », terme issu du latin barbarus signifiant « ceux dont on ne comprend pas la langue », se nomment eux-mêmes Amazighs, un mot généralement traduit par « hommes libres ».

Leur présence en Afrique du Nord est documentée depuis le Néolithique, vers 8 000 ans avant notre ère, avec l’émergence de la culture capsienne dans ce qui est aujourd’hui le sud-ouest de la Tunisie. Ce peuple de nomades organisés en tribus s’installe progressivement dans les steppes et les hautes plaines continentales, laissant sur poteries et parois des décors géométriques d’une cohérence remarquable.

« Il y a cette hypothèse que la culture amazighe serait la continuité de la culture capsienne en Tunisie. C’est une culture qui a émergé au sud-ouest de la Tunisie — l’actuelle Gafsa, dont le nom viendrait d’ailleurs du latin Capsa. Et on avait retrouvé des décors géométriques qui ressemblent à ce qu’on retrouve jusqu’à aujourd’hui dans les poteries et les tissages. »

Neila Saadi
Historienne — intervenante dans le reportage Arte

Chiffres clés du reportage

~8 000 av. J.-C.Émergence de la culture capsienne autour de Gafsa, ancêtre présumée de la culture amazighe
2018Inscription des poteries de Sejnane au patrimoine culturel immatériel de l’UNESCO
VIIIe s. av. J.-C.Arrivée des Phéniciens de Tyr et naissance progressive de la civilisation carthaginoise
698 ap. J.-C.Bataille des Chameaux : Dihya (la Kahina) repousse les Omeyyades hors de l’Ifriqiya (Tunisie)
35 ansDurée du règne supposé de Dihya sur une vaste étendue d’Afrique du Nord
1956Indépendance de la Tunisie : début de l’effacement progressif de l’héritage amazigh des mémoires urbaines
+1 000 ansAncienneté du ksar (grenier fortifié troglodytique) de Chenini

Sejnane : les potières, gardiennes d’un savoir millénaire

C’est dans le nord de la Tunisie, au pied de collines argileuses irriguées par les oueds, que le reportage pose sa première caméra. À Sejnane, des femmes perpétuent une technique de poterie modelée entièrement à la mai, sans tour, sans outillage industriel. Les outils sont rudimentaires : un caillou poli, un tesson usé, puisés dans l’environnement immédiat. La transmission se fait de mère en fille, dans le geste, dans le toucher, dans l’écoute du claquement sourd de la terre bien malaxée.

Ce qui distingue ces poteries n’est pas tant la technique, millénaire ailleurs aussi, que leur décor : un vocabulaire visuel cohérent, chargé de symboles directement hérités du Néolithique. Le zigzag, motif retrouvé sur des sites capsiens vieux de dix millénaires. La carapace de tortue. Le poisson. La main.

« La transmission de la technique est restée forte. Malheureusement, on a perdu la signification de ces symboles. Mais on sait qu’on s’inspire de l’environnement proche : les animaux, tout ce qui constitue la nature, le soleil, la lune — parce que ça a influencé et ça influence jusqu’à aujourd’hui, je pense, notre vie. »

Neila Saadi
Historienne — intervenante dans le reportage Arte

Pour cuire leurs pièces, les potières utilisent un combustible ingénieux : la bouse de vache séchée, qui produit une flamme plus régulière que la paille. Pas de four industriel : le feu est directement appliqué à l’air libre, selon une technique inchangée depuis des siècles. L’inscription de cet artisanat à l’UNESCO en 2018, au titre du patrimoine culturel immatériel de l’humanité, est venue reconnaître officiellement ce que les femmes de Sejnane portent en elles depuis des générations.

Les principaux motifs des poteries de Sejnane

MotifNom / DescriptionSignification / Origine
ZigzagMotif géométrique répétéHéritage direct de la culture capsienne (~8 000 av. J.-C.) ; signe identitaire fondamental
Carapace de tortueCarreaux entrelacésInspiration marine ; la tortue est considérée comme porte-bonheur dans la culture amazighe côtière
Poisson / MainSignes apotropaïquesSymboles préislamiques méditerranéens transmis de génération en génération ; protection contre le mauvais œil
DouaVer de terre (tissage de Chenini)Motif tiré de la nature immédiate ; inscrit dans le vocabulaire visuel du métier à tisser amazigh
MarzoIris de l’œil (tissage)Symbole de la vue, de la vigilance ; présent dans les tissages de Chenini

Dihya (La Kahina) : la reine guerrière qui a unifié les tribus

Au VIIe siècle de notre ère, alors que les armées omeyyades avancent vers l’ouest depuis l’est, une figure s’impose dans l’histoire amazighe de Tunisie : Dihya, dite la Kahina. Son surnom signifie « la devineresse », en référence aux dons de voyance qu’on lui prêtait et aux sortilèges qu’elle aurait utilisés avant les batailles pour en anticiper l’issue.

Née au sein de la tribu berbère des Zénètes, dans les montagnes du nord-est de l’Algérie actuelle, la Kahina prend le pouvoir à la mort de son père et constitue une puissante cavalerie. Elle affronte les armées omeyyades et les repousse jusqu’aux portes du désert. En 698, la bataille des Chameaux la consacre : les Omeyyades sont chassés hors de l’Ifriqiya, l’actuelle Tunisie.

Son exploit politique dépasse le militaire : elle aurait réussi à unifier les tribus berbères dispersées face à un ennemi commun. Selon certains historiens, elle aurait régné près de 35 ans sur un territoire s’étendant de Tunis au Maroc, englobant la Libye et l’Algérie. Ibn Khaldoun, historien tunisien du XIVe siècle, tenta de reconstituer sa généalogie, signe de la puissance du mythe, bien après les faits.

Son surnom, la Kahina (la devineresse), sa longévité légendaire (plus de 127 ans selon certains récits), ses dons de prêtresse : autant d’éléments qui font de Dihya non seulement une figure historique, mais un mythe incarné de la résistance amazighe.

Chenini : le dernier village amazighophone du sud

À l’opposé géographique de Sejnane, le village perché de Chenini, dans le sud tunisien, représente l’autre pôle de ce patrimoine vivant. Situé sur l’ancienne route des caravanes reliant Gabès au Soudan, il se distingue par son ksar, une citadelle de stockage creusée à flanc de roche il y a plus d’un millénaire par les nomades sédentarisés de la région.

L’architecture du ksar obéit à une logique rigoureuse, telle que la décrit Habib Belhedi dans le reportage : le rez-de-chaussée accueille les provisions lourdes (jarres d’huile, réserves non attaquables par les rongeurs) ; l’étage supérieur protège le fourrage animal des intempéries ; entre les deux, les provisions stratégiques, blé, graines vitales, sont mises à l’abri. Une organisation collective qui révèle la sophistication de la société amazighe prémédiévale.

Habib Beledi, spécialiste de l’histoire de la région de Chenini.
© ARTE – droits réservés
Habib Beledi, spécialiste de l’histoire de la région de Chenini.
© ARTE – droits réservés

« Le tourisme de masse qui s’est attaqué à cette région pendant tout un siècle a trouvé auprès des habitants une réaction. Les gens se sont loqueté sur eux-mêmes. Ils ont conservé leurs traditions — et c’est ce que nous sommes en train de vivre en ce moment : une authenticité sans égale. »

Habib Belhedi
Spécialiste de l’histoire de la région de Chenini — intervenant Arte

Chenini est aujourd’hui l’un des rares villages tunisiens où le chleuh (chelha), la langue berbère, reste la langue du quotidien. Les enfants grandissent en parlant exclusivement berbère avant d’apprendre l’arabe à l’école. Les femmes y tissent sur des métiers en bois les mêmes symboles ancestraux que les potières de Sejnane. La langue possède ses propres nuances sociales : on dit takaya pour la jeune femme célibataire, distincte de la femme mariée.

« La femme est dépositaire de l’histoire et du patrimoine des ancêtres, du fait même de son isolement : elle est restée, parfois cloîtrée dans la maison. Elle n’a pas eu de contact avec le milieu extérieur comme l’homme qui fait son immigration dans les grandes villes. »

Habib Belhedi
Spécialiste de l’histoire de la région de Chenini — intervenant Arte

Le tifinagh et la renaissance culturelle amazighe

Dans le reportage, la dernière séquence filmée à Chenini montre des grottes troglodytiques réaménagées en espace d’accueil touristique et pédagogique, la résidence Kenza. L’enjeu : permettre aux visiteurs de découvrir le tifinagh, l’alphabet ancestral berbère, et aux jeunes générations de Chenini de renouer avec un système d’écriture que l’histoire avait marginalisé.

« Les jeunes ont pris conscience de la nécessité de reprendre ce que les anciens ont fait : reprendre le patrimoine, le défendre, puis le moderniser en quelque sorte. L’alphabet tifinagh, c’est un moyen d’expression symbolique riche. On essaie de préserver cette mémoire et de montrer aux jeunes générations que nous avons notre culture à nous, notre identité à nous — et qu’on essaie de la préserver pour enrichir la culture mondiale. »

Habib Belhedi
Spécialiste de l’histoire de la région de Chenini — intervenant Arte

Chronologie : 8 000 ans d’histoire amazighe en Tunisie

Chronologie : 8 000 ans d’histoire amazighe en Tunisie

~8 000 av. J.-C.
Culture capsienne

Émergence autour de Capsa (actuelle Gafsa). Premiers décors géométriques identiques à ceux des poteries amazighes contemporaines. Ancêtres présumés des Amazighs.

VIIIe s. av. J.-C.
Arrivée des Phéniciens de Tyr

Métissage avec les populations autochtones amazighes. Naissance progressive de la civilisation carthaginoise.

698 ap. J.-C.
La Kahina — bataille des Chameaux

Dihya (la Kahina), reine amazighe des Zénètes, repousse les armées omeyyades hors de l’Ifriqiya. Règne d’environ 35 ans sur une vaste étendue d’Afrique du Nord.

XIVe siècle
Ibn Khaldoun reconstitue la généalogie de la Kahina

L’historien tunisien documente, des siècles après les faits, cette figure légendaire de la résistance berbère.

1956
Indépendance de la Tunisie

Les politiques de modernisation du président Bourguiba accélèrent l’arabisation. L’héritage amazigh s’efface progressivement des zones urbaines.

2018
Inscription UNESCO

Les poteries de Sejnane sont inscrites au patrimoine culturel immatériel de l’UNESCO.

Questions fréquentes

Qui sont les Amazighs et d’où vient leur nom ?

Les Amazighs sont le premier peuple de Tunisie et d’Afrique du Nord. Le terme « Berbère », utilisé par les envahisseurs successifs, dérive du latin barbarus, signifiant « ceux dont on ne comprend pas la langue ». Leur propre nom, Amazigh (pluriel : Imazighen), se traduit le plus souvent par « hommes libres ». Leur présence en Afrique du Nord est continue depuis le Néolithique, vers 8 000 av. J.-C.

Quel est le lien entre la culture capsienne et les Amazighs, selon Neila Saadi ?

L’historienne Neila Saadi, intervenante dans le reportage Arte, formule cette hypothèse : « la culture amazighe serait la continuité de la culture capsienne en Tunisie ». La culture capsienne a émergé autour de l’actuelle Gafsa — dont le nom dériverait du latin Capsa — vers 8 000 av. J.-C. Les décors géométriques retrouvés sur les sites capsiens sont identiques à ceux que l’on retrouve aujourd’hui sur les poteries de Sejnane et les tissages de Chenini. C’est la continuité la plus ancienne documentée dans le reportage.

Pourquoi les poteries de Sejnane sont-elles classées à l’UNESCO ?

Inscrites en 2018 au patrimoine culturel immatériel de l’UNESCO, les poteries de Sejnane représentent un savoir-faire exceptionnel : technique entièrement manuelle (pas de tour), outils rudimentaires tirés de l’environnement local, cuisson à la bouse de vache séchée, et surtout un décor symbolique — zigzags, carapaces de tortue, poissons, mains — hérité directement de la culture capsienne. La transmission se fait de mère en fille depuis des millénaires.

Qui était Dihya (Kahina) et pourquoi est-elle un symbole amazigh ?

Dihya, dite la Kahina (« la devineresse »), était une reine guerrière de la tribu berbère des Zénètes, vraisemblablement née dans les montagnes du nord-est de l’Algérie actuelle. À la tête d’une puissante cavalerie, elle affronta les armées omeyyades lors des conquêtes arabo-musulmanes. En 698, la bataille des Chameaux la consacre héroïne : les Omeyyades sont repoussés hors de l’Ifriqiya. Elle aurait régné environ 35 ans sur un vaste territoire allant de Tunis au Maroc. Son symbole dépasse le militaire : elle est la première figure à avoir réussi brièvement à unifier les tribus amazighes (berbères) face à un ennemi commun.

Que dit Habib Belhedi sur la survie de la culture amazighe à Chenini ?

Habib Belhedi, spécialiste de l’histoire de la région de Chenini, analyse le paradoxe du tourisme : loin d’avoir folklorisé le village, le tourisme saharien (présent depuis l’époque coloniale) a fourni les infrastructures — électricité, route, eau — qui ont permis aux habitants de rester. Face à l’afflux extérieur, les habitants ont eu « une réaction » : « les gens se sont loqueté sur eux-mêmes, ils ont conservé leurs traditions ». Chenini reste ainsi l’un des derniers villages tunisiens où le chleuh (langue berbère) est pratiqué quotidiennement, y compris par les enfants dès leur naissance.

Qu’est-ce que le tifinagh et quel est son rôle aujourd’hui ?

Le tifinagh est l’alphabet ancestral des Amazighs, utilisé pour écrire la langue berbère (tamazight). Dans le reportage, Habib Belhedi décrit les efforts actuels à Chenini pour transmettre cet alphabet aux jeunes générations : « reprendre le patrimoine, le défendre, puis le moderniser en quelque sorte ». Le tifinagh est présenté comme « un moyen d’expression symbolique riche » et un vecteur d’identité culturelle, la preuve que la culture amazighe possède « sa propre identité » et peut « enrichir la culture mondiale ».

Pourquoi les femmes sont-elles les principales gardiennes de la culture amazighe ?

Selon Habib Belhedi, le rôle central des femmes dans la transmission culturelle s’explique par leur moindre exposition aux influences extérieures : contrairement aux hommes, qui migrent vers les villes, les femmes sont restées dans les villages, transmettant langue, techniques artisanales et symboles de génération en génération. « La femme est dépositaire de l’histoire et du patrimoine des ancêtres, du fait même de son isolement. » C’est ce qui explique que poteries de Sejnane et tissages de Chenini soient des arts exclusivement féminins dans la culture amazighe tunisienne.

Source : Reportage Arte — La Tunisie, version Amazigh (14 min)


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