Le tamazight tunisien n’est pas un simple vestige archéologique ; c’est une langue clé. Si Djerba en est aujourd’hui le phare, elle n’est que l’un des sommets d’un archipel linguistique qui s’étendait autrefois des montagnes du Nord (le pays Chaoui) jusqu’aux confins du Sahara. Pour comprendre la force du Chelha de Guellala, il faut plonger dans une histoire faite de replis stratégiques et d’une fierté identitaire inébranlable.
Djerba : un « coffre-fort » au milieu des flots
L’isolement géographique de Djerba, séparée du continent par les étroits passages d’Ajim et d’El Kantara, a fonctionné comme un véritable conservatoire culturel. Dès le XIIème siècle, le géographe Al Idrisi rapportait déjà que les habitants de l’île étaient des Amazighs ne parlant que leur langue maternelle.
L’anecdote de la rupture (1480)
L’esprit d’indépendance des Djerbiens est légendaire. En 1480, face aux pressions politiques et religieuses extérieures, les habitants n’hésitèrent pas à rompre brutalement la chaussée romaine qui reliait l’île au continent. En coupant physiquement ce lien, ils protégeaient leur autonomie et leur mode de vie, renforçant l’usage du berbère comme un rempart contre l’assimilation.
Le « Code Secret » de Guellala (Iquallalen)
À Guellala (Iquallalen, signifiant « les potiers » en amazigh), la langue a longtemps servi de code crypté pour protéger les savoir-faire et la communauté.
- Le mot secret : il existe une expression, « Daghūrī dèṣṣaḥ » (littéralement « argile pure »). Dans le milieu des potiers, ce terme possède un sens caché : il signifie « Djerbien pur ». Ce « mot secret » permettait aux habitants de se reconnaître et de s’assurer que leurs échanges restaient confidentiels face aux étrangers.
- Un langage d’insoumission : historiquement, le schisme kharidjite ibadite adopté par les Djerbiens a renforcé leur « indocilité » naturelle, faisant du berbère la langue de la foi et de la dissidence face aux pouvoirs centraux de Kairouan ou Tunis.
Une mosaïque de parlers : du Nord chaoui au Sud insulaire
Il est crucial de rappeler que la Tunisie berbérophone est une unité. Bien que le Tamazight de Djerba soit aujourd’hui le plus dynamique (concentrant près de 40% des locuteurs nationaux), il partage ses racines avec d’autres bastions:
- Le Nord (Le pays Chaoui) : les parlers du Nord-Ouest font écho à la culture des Aurès.
- Le Centre et le Sud : Les villages de Sened (Gafsa), Matmata, Tamezret, ou encore Chenini et Douiret à Tataouine.
- L’urgence du Sened : Au début du siècle, Sened était exclusivement berbérophone ; aujourd’hui, cette variante est au bord de l’extinction, rappelant l’urgence de documenter chaque parler avant qu’il ne s’efface.
Les gardiennes du Verbe
À Djerba, comme ailleurs en pays amazigh, la transmission repose sur un pilier central : la femme. Dans l’intimité du Menzel ou lors des rassemblements au Khouṣ (lieu où les femmes se réunissent pour filer la laine), le tamazight est resté la langue du quotidien, des contes et de l’éducation.
Quelques mots de la mémoire de Guellala :
- Tadzīrī : La Lune.
- Tūffūyt : Le Soleil.
- Amèn : L’eau (source de vie sur l’île).
- Iquallalen : Les potiers (le nom même du village).
Réclamer l’héritage
La thèse de Fadia Ben Daâmar souligne un manque cruel de documentation systématique sur le berbère tunisien. Préserver la langue de Djerba n’est pas un repli vers le passé, mais une célébration de la profondeur historique de la Tunisie. Le Chaoui du Nord et le Chelha du Sud sont les deux mains d’un même corps : une Tunisie plurielle, méditerranéenne et fièrement amazighe.



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